Éqron, la cité de Belzébuth
|
Éqron se démarque même parmi les soixante-six domaines hostiles que dirigent les seigneurs de guerre hérétiques. Les disciples mortels de l’Enfer l’évitent tout autant que les serviteurs de la cour. Aucun endroit sur Terre ne reflète autant le carnage et la corruption de l’Enfer que la putrescente cité de Belzébuth, le seigneur des Mouches. Le roi de la Gourmandise fut, parmi les esprits angéliques les plus exaltés, l’un des trois premiers à chuter. Depuis ces anciens temps, quand on le vénérait sous le nom de Baal des Mouches (un grand dieu du peuple connu comme les Philistins), Éqron a constitué sa place forte, où le pouvoir du prince de la Décomposition reste le plus puissant. De nos jours, personne n’est bienvenu ici. Même les légions hérétiques ayant juré allégeance au prince de la Gourmandise gardent leurs distances. Leurs membres savent pertinemment que, même dans leur état de déchus, Belzébuth voit en eux une parcelle du Père qu’il hait. Ne les créa-t-il pas à Son image ? Ne sont-ils pas un rappel de son ignominie des temps anciens, quand ses disciples mortels l’abandonnèrent ? Dans un passé lointain, Belzébuth convoitait l’Arche d’Alliance, qu’il voulait accaparer. Ses serviteurs capturèrent les plus saintes des reliques après sa grande victoire sur les suivants de Dieu lors de la bataille d’Eben-Ezer. Pourtant, bien que ses domestiques mortels eussent arraché l’Arche des mains des Hébreux, ils n’osèrent pas la rapporter à Éqron, car YHWH punit ceux qui volèrent le symbole de Son alliance. La peste affligeait la population de chaque ville dans laquelle on apportait l’Arche, et la Main du Seigneur frappait fort ; Il abattait la dévastation sur elle et l’accablait de tumeurs. La maladie du Seigneur était si terrifiante que les habitants d’Éqron désobéirent aux ordres de Belzébuth et renvoyèrent de leur plein gré l’Arche au peuple élu. Humilié et enragé au-delà de toute mesure humaine, Belzébuth promit de ne jamais oublier ce déshonneur. À partir de ce jour, il se consacra à la corruption de toute la Création, en jurant de spolier le monde jusqu’à soumettre tout ce qui y vit à sa volonté et à son règne absolu. Belzébuth retourna d’un pas raide dans sa grande citadelle du septième cercle de l’Enfer. Là, il travailla pendant deux mille ans pour créer l’accomplissement suprême de son noir génie : une peste de sa propre conception. Non seulement elle éclipserait celles que son Père envoya pour punir Pharaon, mais en plus elle ruinerait et corromprait toute la Création. Plus jamais il ne placerait sa confiance en l’humanité, si faible et si prompte à se soumettre à la volonté du Dieu-Tyran. Il travailla longtemps et versa une grande partie de son essence divine dans son œuvre. Quand il lâcha le Graal noir sur le monde en cette sombre année de 1346, la maladie causa presque la ruine totale de la Terre. L’ordre de la Mouche, tout juste établi, releva la cité d’Éqron de ses décombres, et la puissance de Belzébuth suinta à travers la porte de l’Enfer de Jérusalem-Qui-Était. Il serpenta sur de nombreuses lieues pour s’installer sur les tours et les murs, et il coula dans les rues comme un torrent démoniaque de mouches, de scorpions, de sauterelles et d’autres insectes de l’Enfer infectés par le Graal noir. Éqron sert de siège du pouvoir terrestre à Belzébuth. Ses disciples, venus des quatre coins du globe, s’y rassemblent pour offrir leur tribut au roi de la Gourmandise. Où que le Graal noir se répande et que l’ordre de la Mouche lève la bannière de son seigneur, ses membres cherchent des offrandes à rapporter à la ville. Celle-ci constitue un royaume de beauté et de vision divine aux yeux des missionnaires du Graal noir, la promesse murmurée du monde à venir et d’un lieu que leurs cœurs désirent plus que tout contempler. Pour toute autre personne, la cité reste un domaine d’horreur abjecte, où attend un destin pire que les feux de l’Enfer. |
Après presque six cents ans à subir les ravages du Graal noir, Éqron est une cité à la splendeur débordante et à la décomposition révoltante. Des temples, des églises, des mosquées, des pagodes, des sanctuaires et des autels entiers, venus de chaque recoin du monde, émaillent la ville, apportés là par les mains de millions d’Esclaves du Graal anonymes. Des merveilles artistiques se dressent au milieu des rues grouillantes de corruption morte-vivante : des statues de marbre, d’élégants piliers de porphyre, des fresques et des icônes dorées aux pierres précieuses enchâssées. Ces œuvres valent bien la rançon d’un roi, mais ce n’est pourtant pas leur importance monétaire qui intéresse Belzébuth. On pense que le seigneur des Mouches peut puiser dans ces objets de dévotion pour se nourrir du pouvoir de l’adoration qui persiste encore dans ces monuments de foi. Comme un parasite qui enfle sur son hôte au point d’éclater, il suce la puissance de la foi jusqu’à en être assez gonflé pour que ses grandes ailes puissent le porter à nouveau dans les cieux, où il prendra d’assaut les portes du Paradis. Le clergé de la Mouche mène des rites de profanation élaborés pour rendre les objets religieux plus appétissants et plus plaisants aux yeux de son seigneur et maître. Par ces rituels complexes, ses membres corrompent les icônes et les lieux saints, les scindant en morceaux qu’ils offrent en signe de vénération et d’adulation à la gloutonnerie vorace de Belzébuth. Pourtant, celui-ci ne sera jamais rassasié : bien qu’il cherche à remplir le terrible vide qui purule en lui, sa faim ne pourra jamais vraiment s’apaiser, qu’importe qu’il dévore toute la Création. Car si le seigneur des Mouches a faim de quelque chose, à un point qui éclipse ses autres appétits contre nature, c’est du droit exclusif à l’adoration divine, un droit de naissance qu’il estime que son Père a usurpé. Dans son esprit, l’ordre naturel veut que le parent meure afin que ses rejetons prennent sa place. Et qui est plus à même d’occuper le Trône de Dieu que Belzébuth, le plus doué de Ses enfants ? Il est ainsi écrit dans les tablettes d’Éqron :
|