Alamut, le nid d'aigle
Ils l’appellent Shaykh-al-Hashishim. Il est leur Ancien, et sur ses ordres tous les hommes de la montagne entrent ou sortent… ce sont les croyants en la parole de leur ancien et partout, tout le monde les craint, car ils tuent même les rois.
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Alamut, l’Inconquise, aussi appelée le Nid de l’Aigle, est la principale forteresse de la secte nizârite ismaélienne qui détient toujours ses antiques terres à proximité de la Baḥr Khazar, le plan d’eau que les Francs nomment la mer Caspienne. Le redouté ordre des Assassins, qu’abritent les murs d’Alamut, exerce sur le lieu un contrôle intact depuis plus de huit cents ans. Aucun tueur plus létal n’arpente ce monde : ces sectateurs apprennent dès l’enfance des arts meurtriers et ésotériques, qui plient le temps et l’espace au service de leur artisanat mortel et mystique. De nombreux érudits savants appartenant aux oulémas du sultanat de Fer affirment qu’Alamut est restée hors du Grand Mur de Fer pour signifier la désapprobation d’Allah vis-à-vis de ses zindīq, des individus aux opinions religieuses hérétiques. Les mystiques des Assassins ricanent face à cette suggestion : selon eux, le Préservateur savait que Ses enfants d’Alamut n’auraient pas besoin d’une telle protection. Leur propre courage suffirait. Bien qu’Alamut reste en grande partie fermée aux étrangers, il arrive que le Vieux sur la Montagne requière les services de personnes hors de son giron ou qu’il souhaite bénéficier en personne des conseils avisés d’un sage très réputé. De tels individus se réveillent un matin et découvrent une convocation placée à leur chevet durant leur sommeil par des mains invisibles. Peu d’invités de la sorte osent alors refuser de se rendre à la capitale du Daylam (comme l’appellent les Assassins). À l’entrée de la vallée, ils rencontrent les serviteurs de l’ordre, et ceux-ci leur bandent les yeux afin de s’assurer qu’ils ne pourront pas découvrir les chemins sacrés menant au Nid de l’Aigle. Ces visiteurs évoquent des jardins célestes, des bibliothèques qui rivalisent avec celles de la maison de la Sagesse et des laboratoires où philosophes, scientifiques, théologiens et sages de l’ordre des derviches ismaéliens débattent d’une multitude de sujets. Très peu d’entre eux raconteront leur audience avec le maître des lames en personne, le Vieux sur la Montagne, par crainte d’insulter leur redoutable hôte. Parmi les personnes assez braves pour révéler les détails de leur entrevue, certaines expliquent qu’un jeune plein de vigueur les a accueillies : l’athlète et guerrier dans la fleur de l’âge portait un manteau d’un blanc immaculé. D’autres décrivent en revanche un vieil homme à la longue barbe argentée, maigre comme un clou, vêtu d’une khalat noire brodée de tiraz couleur sang. Que ce soit le résultat d’un habile déguisement ou des arts mystiques des Ḥashshāshīyīn, aucune description du seigneur d’Alamut ne concorde avec les autres. En revanche, tous les comptes rendus s’accordent sur un détail : un anneau simple, portant un sceau gravé du symbole du roi saint que les Francs nomment Salomon le Sage, pend au bout d’une chaîne autour du cou du seigneur d’Alamut. Les rumeurs ne manquent pas pour expliquer qu’il s’agit du véritable sceau originel offert par Allah au puissant roi, Sulaimān ibn Dāwūd, qui en tire le pouvoir de commander aux esprits tels que les shayati et les djinns. On présume que c’est la puissance du Sceau qui a préservé Alamut pendant toutes ces années en dépit du règne des forces infernales sur les contrées alentour. Quelle que soit la vérité, aucune bande de la cour du Serpent à Sept Têtes n’a jamais approché la citadelle d’Alamut. L’impur ordre de la Mouche de Belzébuth recule devant les terres natales des Assassins, et on n’y a jamais rapporté un seul cas de Graal noir. Il semble qu’une sorte de protection tienne à distance les puissances surnaturelles de l’Enfer, dont elle peut contrer la magie goétique. |
La mission de conquérir Alamut a donc échu aux disciples mortels du Jahannam. Abaddon, grand prince de la Colère, a promis la jeunesse éternelle à tout seigneur de guerre hérétique qui capturerait le Nid de l’Aigle. Malgré l’effectif écrasant des forces des légions hérétiques, toute tentative s’est pour l’heure soldée par un échec. La plupart des invasions avortent dans leurs premières heures, quand de grands seigneurs hérétiques meurent dans leur tente sous la lame d’un Assassin ou à cause d’un repas empoisonné. D’autres disparaissent sans laisser de traces, et leurs alliances établies avec soin s’effondrent alors comme un château de cartes. Pourtant, il se passe rarement plus d’une décennie entre deux assauts sur Alamut, car les ambitieux seigneurs de guerre hérétiques ne manquent pas. Les forces de Shayṭān qui ont assiégé les murs d’onyx ont cependant découvert que la forteresse était presque invincible. La vallée d’Alamut, appelée le Shirkuh, est bordée à l’est par la chaîne de montagnes de l’Elbourz, le Trône de Salomon[JV1] . Son entrée, étroite, est abritée par des falaises et gardée par des pierres mystiques dressées. Au-delà, les eaux agitées de la rivière Alamut interdisent l’accès à cette entrée pendant plusieurs mois chaque année. Le Mur de Fer fortifie la zone, et sa garnison déchaîne un barrage d’artillerie à longue portée sur toute force qui en approche, en se délectant des lourdes pertes causées aux aspirants envahisseurs. Dans les cieux, l’espace aérien tombe sous la protection des appareils de guerre volants du sultan, lesquels patrouillent dans le coin et interdisent les assauts aériens. Malgré l’absence de déclaration ou de document officiels, la majeure partie des stratèges de la Nouvelle-Antioche estiment que la protection indirecte d’Alamut par le sultan s’échange contre les services des Assassins. Les défenses militaires et naturelles d’Alamut ne constituent pas son unique dispositif de protection. L’artillerie à longue portée a constaté que ses obus frappent toujours les montagnes environnantes, jamais la forteresse même, qu’importent le soin apporté aux mesures des distances ou les sombres prières offertes aux démons tutélaires. Les forces d’assaut s’égarent, même quand elles s’en remettent à des boussoles et à des cartes infernales. Le temps lui-même s’écoule étrangement, ici, et les envahisseurs découvrent que chaque pas leur vole leur jeunesse et leur vitalité, ce qui les fait succomber à l’infirmité de la vieillesse bien avant d’atteindre les murs d’Alamut. Leur corps épuisé et flétri tombe pour rejoindre les restes d’autres envahisseurs n’ayant pas mieux réussi, éparpillés à travers les terres des Assassins, alors que leur âme s’abandonne à son funeste destin embrasé. Le simple fait d’observer la forteresse constitue une épreuve, ses pierres disparaissant contre le ciel, échappant au regard et confondant l’esprit. Celles et ceux qui sont revenus d’un assaut avorté sur Alamut racontent qu’une puissante aura de menace inquiétante entoure le foyer des Aigles. Même le général hérétique le plus dévot et le plus assoiffé de sang parmi ceux qui ont juré de servir la Tête de Colère du Serpent y réfléchit parfois à deux fois avant de défier les Assassins. Et Alamut perdure donc, inconquise et insoumise. |