Les légions hérétiques
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Un voile de ténèbres recouvre le monde. Les Portes béantes de l’Enfer vomissent de la fumée et du soufre, qui enveloppent les terres où les gens ont abandonné Dieu et livrent une guerre ouverte contre Sa Création. La sombre réalité, c’est qu’un bon tiers de l’humanité a plié le genou devant les idoles de l’Enfer. Les légions hérétiques constituent la principale force militaire satanique sur Terre, et elles se composent de ces citoyens des damnés. Le cardinal protecteur envoie des espions avec une absolution spéciale dans les domaines de l’Enfer. La plupart sont attrapés, et l’on ne les revoit plus jamais, à part pour certains dont la tête est renvoyée à la Nouvelle-Antioche : couverte de runes sanglantes qui moquent la Sainte Trinité, elle hurle pour l’éternité. Quelques-uns réussissent à retrouver la lumière, et ils évoquent à voix basse les horreurs dont ils ont été témoins : on jette des premiers-nés dans les gueules de statues de Baal enflammées, et l’on vend la chair humaine au kilo dans de terrifiants marchés. Ces rescapés parlent des grandes idoles du Veau d’or devant lesquels des hommes et des femmes euphoriques se prosternent. Des pyramides et des tours inversées plongent dans les profondeurs des cités, construites en fer et en pierre noire. Dans ces fosses se dressent des autels sacrificiels sur lesquels on découpe à mort, avec des couteaux en basalte infernal, des captifs en pleurs pendant des jours et des semaines d’atroce douleur. De grandes arches de roche volcanique pendent des cathédrales dédiées aux princes de l’Enfer, et des centaines de condamnés sont crucifiés sur des croix inversées. Les rapports évoquent des usines tentaculaires faites de chair mutilée et de métal ; leurs forges produisent une infinité de munitions pour la guerre en cours. Guidés par les enseignements des forgerons du Tartare, des alchimistes triment sur des armes colossales et des machines de guerre blindées, mettant à l’œuvre les secrets interdits de la métallurgie de leurs maîtres pour forger des instruments de mort et de douleur au-delà de la compréhension des ingénieurs humains. Des cités de la Terre, autrefois fières, ont vu leurs églises abattues et toute leur population subjuguée, et elles se consacrent désormais à renverser le Trône des Cieux même. Chez les citoyens perdus qui survivent dans les domaines terrestres de l’Enfer, le plus grand statut revient aux soldats qui se battent dans la Grande Guerre. Cependant, rejoindre les unités d’élite des armées de la damnation n’a rien de simple. Quiconque souhaite gagner sa place parmi les légions hérétiques doit accomplir un pèlerinage impie jusqu’aux portes de l’Enfer, en bronze chauffé à blanc. Leur chaleur infernale suffit à embraser tant l’esprit que la chair, même à des lieues de distance, jusqu’à ce que la douleur devienne insupportable. Dans la vallée des Larmes, une infinité de talus de cadavres calcinés jonche la grande route pavée d’âmes en pleurs et de lamentations qui mène aux Portes. Nombre d’entre eux vivent encore, se contorsionnant sous le coup d’une douleur sans limites, piégés dans un grotesque crépuscule entre vie et mort, car leur malveillance a été jugée insuffisante. Ces âmes rejetées sont condamnées à souffrir ainsi jusqu’au jour du Jugement. Quiconque parvient en vue de la Gueule de l’Enfer est jugé digne et rejoint les initiés des légions ; ceux-ci prononcent des serments inviolables qui les enchaînent aux ténèbres pour l’éternité, et leur corps reçoit la marque du seigneur démon qui les a revendiqués. Les armureries infernales les équipent alors pour le combat, et les prêtres hérétiques font signe d’approcher aux nouveaux implorants, comme l’imposent les murmures des archidiables. Un légionnaire hérétique naît alors. Il salue les archidiables comme ses maîtres et se retrouve ainsi damné à jamais. |
Néanmoins, certains poussent encore plus loin : jusqu’à la Porte même, et au-delà. Leur chair s’embrase pour ne jamais guérir, mais celles et ceux dont l’âme s’avère la plus noire peuvent pénétrer en Enfer. Les Oints sont particulièrement révérés parmi les légionnaires. Parangons d’une brutalité débridée, ces hommes et ces femmes à la vigueur colossale témoignent aussi d’une dévotion inébranlable. Ils ont arpenté le chemin maudit qui mène aux rives du lac des Flammes éternelles, où les damnés flétrissent et se contorsionnent en un tourment incessant. Les Oints émergent à jamais défigurés par l’étreinte des feux de l’abîme. Leur chair brûlée et noircie ne guérira jamais mais, en échange, ils reçoivent le droit de porter les lourdes armures de la Géhenne, ainsi que la force de manier des armes qu’un homme ordinaire peut à peine soulever. On raconte qu’on peut apercevoir dans leurs yeux le reflet des flammes mêmes de l’Enfer, à jamais gravé dans leur regard. Pourtant, certains témoins vont encore plus loin dans leur dévotion dépravée. Le suicide est un péché mortel, et beaucoup l’embrassent avec empressement. La plupart implorent en vain que des démons remarquent leur sacrifice ultime, car les nobles infernaux sont capricieux et prennent autant de plaisir à trahir les leurs que leurs ennemis. Mais ceux dont l’âme est véritablement perverse et corrompue sont ressuscités au mépris du Rédempteur, revenant sous la forme de choristes hérétiques, d’horrifiques parodies de la Création dont les têtes tranchées chantent des hymnes impies à la gloire du Diable, leurs voix faisant saigner les oreilles de leurs ennemis. Bien que la majeure partie des légions hérétiques se compose d’humains, l’Enfer envoie souvent sa propre abjecte progéniture pour renforcer ses fantassins mortels : les cauchemardesques Bêtes de guerre faites de créatures capturées et possédées, et les terrifiantes sorcières artilleuses qui servent d’artillerie mobile pour appuyer les assauts éclairs. Ainsi, dans ce théâtre de guerre maudit, mortels et abominations marchent main flétrie dans la main, liés par les douloureux liens de la damnation. Les hurlements des bêtes torturées se mêlent aux cris des âmes damnées, tandis que les cieux font pleuvoir une rétribution ardente sur tous ceux qui osent s’opposer à la croisade incessante des hérétiques, menée dans leur quête démente d’une égalité sacrilège avec leur Créateur. |